|
L'opinion togolaise dans son ensemble a accueilli avec satisfaction le rapport des Nations Unies sur les événements survenus avant, pendant et après les prétendues élections du 24 avril 2005. Les faits établis sont réellement ceux vécus par les Togolais au cours de cette tragédie sociale. "Existence d'une stratégie de répression", " …commandos de l'armée chargés… d'écraser les manifestants… [et] de faire disparaître les cadavres", violences préméditées*, exécutions sommaires, utilisation à grande échelle de la torture, mutilations, traitements dégradants et inhumains, "instrumentalisation politique du facteur ethnique", culture de la violence comme moyen de conquête et de conservation du pouvoir… Après ce rapport, personne ne peut plus aujourd'hui contester ces faits, ni minimiser leur gravité.
Mais ces faits ne sont pas nouveaux : avant 1990, octobre 1990, décembre 1991, janvier-février 1993, juin 1998… Ils ont toujours été au "fondement de la pérennité du pouvoir… d'Eyadema", comme le rapport le souligne. Une seule différence : ils se sont produits cette fois-ci à grande échelle et sur l'ensemble du territoire.
Ils sont caractéristiques d'un type déterminé de régime politique bien connu. Le rapport s'est gardé d'en donner le nom. On le comprend. Nommer le régime aurait pourtant permis de lever toute ambiguïté sur sa nature exacte, faire mieux comprendre la situation politique du pays et son évolution chaotique depuis 1990, et confondre tous ceux qui continuent de le soutenir. Appeler ce régime par son nom aurait permis également de mettre à nu tous ces propos et médiations hypocrites et intéressés visant en réalité à le maintenir en transmettant le pouvoir en toute illégalité au fils du dictateur disparu.
Par prudence ou par souci de modération ou simplement pour afficher une impartialité, le rapport a jugé bon de partager la responsabilité de ces violences. Le pouvoir est désigné comme principal accusé ; mais l'opposition aussi est mise en cause : "le rôle important des militants des partis d'opposition dans la montée des tensions" est stigmatisé ; ils sont accusés d'avoir commis des "actes graves de violence ayant entraîné de nombreuses victimes" (combien ?) ; les responsables des partis d'opposition sont taxés de n'avoir pas su maîtriser "la violence aveugle perpétrée par leurs militants"… Et pour frapper l'imagination, le rapport cite huit Maliens et quatre Nigériens "lynchés".
Le rapport accuse les partis de la "coalition" d'avoir lancé la population dans la rue sans préparation préalable. Une accusation au demeurant juste. La population doit être bien organisée pour être en mesure de défendre efficacement ses droits. Mais les leaders de l'opposition devaient-ils s'abstenir pour autant de lui demander de sortir pour manifester contre des élections aussi délibérément frauduleuses ? L'absence de réaction de la population n'aurait-elle pas conduit plus facilement tous ceux qui soutiennent le régime à proclamer que la mascarade du 24 avril était une élection démocratique, et que les Togolais en ont accepté les résultats ?
En réalité, les faits sont d'ailleurs bien moins simples. D'abord, ce n'est pas la première fois que les partis d'opposition appellent la population à ne pas se laisser voler sa victoire. Ils l'avaient déjà fait en 1998, après le coup de force électoral, puis, avec les mêmes accents, en 2003 après la proclamation des résultats truqués des présidentielles. Mais on n'avait jamais vu autant d'hommes, de femmes, de jeunes dans les rues qu'entre le 5 février et le 26 avril. Et la contestation populaire n'eut pas lieu seulement à Bè, ni à Lomé, mais dans tout le pays.
Si la population, toutes ethnies confondues, a pris le risque de sortir aussi massivement cette fois-ci, ce n'était pas pour répondre à l'appel des partis d'opposition. C'est parce qu'elle a été excédée par les arrogances et les provocations orchestrées par le pouvoir et des groupes instrumentalisés. L'immense majorité de ceux qui ont tenté de s'opposer à la fraude organisée le 24 avril et qui ont réagi violemment le 26 et le 27 avril ne sont pas des militants des partis d'opposition. Ce sont des hommes, des femmes, des jeunes et même des enfants qui se sont levés spontanément pour dire : "Non, ça ne peut plus continuer ainsi". Les réactions de la population sont autant de cris spontanés de désespoir. C'est cette spontanéité qui explique leur caractère violent et inorganisé.
Attribuer la responsabilité des violences à la fois au pouvoir et à l'opposition répond certainement à une volonté de modération et d'apaisement. C'est peut-être une bonne chose. Doudou Diène ne peut d'ailleurs pas faire autrement. Mais procéder ainsi donne une image déformée de la situation réelle, et conduit fatalement à des propositions de solution qui ne sont pas de nature à résoudre le problème politique togolais.
La volonté de situer de part et d'autre la responsabilité des violences pour faire équilibre pose en plus un grave problème. En renvoyant dos à dos le régime et son opposition, le rapport met en cause la légitimité même d'une lutte pour la démocratie. Et du coup, il met sur le même plan la violence répressive de l'oppresseur, et la violence défensive de l'opprimé. Ce qui est fort tendancieux.
Car, si le régime d'oppression n'avait pas à chaque fois lancé des hommes armés aux trousses d'une manifestation politique pacifique, les habitants de Bè ou d'ailleurs n'auraient pas éprouvé le besoin de démolir les pavés des rues pour édifier des barricades, ou de brûler des pneus sur la voie publique, ou de lancer des pierres à ceux qui sont armés par le régime pour tirer sur eux.
Procéder comme l'a fait le rapport en donnant un coup de barre à droite, puis un coup de barre à gauche brouille le tableau politique et déplace le problème réel en en faisant essentiellement un problème de "violence aveugle" et de violation des droits de l'homme.
Il ne s'agit pas ici de faire l'apologie de la violence. Quand on est en face d'un peuple qui se bat pour recouvrer les libertés démocratiques et l'Etat de droit dans un système politique qui ferme toutes les issues possibles aux hommes, on ne peut pas traiter de la même manière ces deux types de violences. On est obligé de clairement choisir entre le choux et la chèvre, entre le poussin et l'épervier. Ne pas faire ce choix sans ambiguïté, c'est dédouaner le régime d'oppression au détriment de la population opprimée.
Toute violence est amère et aucune n'est souhaitable ni admissible. Mais la violence de l'oppresseur n'a pas le même goût que la violence de l'opprimé.
Fait à Lomé le 8 Octobre 2005
Pour le Bureau Exécutif,
Le Premier Secrétaire
Prof. Emmanuel GU-KONU
* Confère les propos du Général Tidjani publiés dans le journal Crocodile de Mars 2005
|