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Chercheur,politologue et auteur de plusieurs livres dont:Le Togo sous Eyadema et le Ghana de J.J.Rawlings,Mr Toulabor Comi qu'on ne cite plus dans la sphère des intellectuels africains très engagés nous a accordé un long entretien en dépit de son agenda très chargé. Sans langue de bois et en fin connaisseur du monde politique togolais, ce Chercheur de poigne nous parle des faiblesses de l'opposition togolaise, des Relations exécrables entre Faure et son frère Kpatcha et de la France de Chirac.
C’est presque un condensé du Togo depuis la mort de Sylvanus Olympio jusqu'a nos jours qui a jaillit dans cette longue interview .Appréciez vous même...
" L’Opposition a enterré BOb Akitani. Elle a organisée des obsèques de première classe aux rapports de la LTDH, d'Amnesty International et de l'ONU. "
Infos Togo : Le Togo sans la guerre ressemble bien fort à un pays en guerre : misère, injustice, prébende, racket, tribalisme… Dans une interview que vous avez accordée à notre confrère le journal Le Monde vous disiez que l’histoire de la France s’est faite dans le sang et la guerre. Face à un régime comme celui du Togo qui ne comprend que le langage de la violence, le devoir de violence que vous réclamiez avant les élections présidentielles d’avril 2005 peut être encore d’actualité pour une meilleure redéfinition de la carte politique togolaise ?
Comi Toulabor Les compromis et les concessions ne fonctionnent en politique (et ailleurs) qu’en situation de mutuelle confiance entre partenaires. C’est cette confiance qui fonde le jeu politique, notamment lors des signatures d’accords. Si les accords entre l’opposition et la mouvance présidentielle depuis 1990 ont tous capoté c’est parce que manque cette confiance. Le fait que l’opposition ait renié sa signature aux accords du 12 juin 1991 à la conférence nationale est une grave erreur qui ne saurait justifier tous les reniements présidentiels auxquels nous avons assisté.
Au Togo nous avons une conception très irénique, très onctueuse de la politique. L’opposition s’est fermement adossée à cette conception qui apparaît de plus en plus inopérante pendant que pour le camp au pouvoir l’usage de la violence voire des armes de guerre dans le champ politique fait partie de la chose la plus naturelle et plus normale du monde. Cela fait partie de sa culture politique.
Au cœur de notre démocratisation il y a forcément la lutte pour le pouvoir. Cette lutte passe aussi par la violence, et la violence armée le cas échéant. Lorsqu’un pouvoir est foncièrement inique et arbitraire, et porte atteinte aux intérêts vitaux de sa population, celle-ci a non seulement le droit mais aussi le devoir le plus absolu de s’insurger et de mener la lutte armée pour se libérer de ses dominateurs. La dictature togolaise est une dictature pour le moins obscurantiste, cruelle et brutale dans ses extériorisations. Nous devons nous rendre à l’évidence d’une part que le changement ne passera jamais par des élections si elles ne sont pas transparentes, et il n’y a aucune qu’elles le deviennent subitement, et d’autre que cet être éthéré qu’on appelle « communauté internationale » ne nous aidera pas. Lorsqu’on passe un coup de fil dans certains ministères occidentaux, ceux qui sont au courant de la situation togolaise s’étonnent toujours de notre discours de non-violence. Ils sont stupéfaits par notre pacifisme angélique qui, qu’on le veuille ou non, fait objectivement le jeu du pouvoir. Le fait même de songer à la violence, de réfléchir, d’évoquer, de pousser à débattre de la violence comme ressource politique est perçu comme un acte le plus odieux du monde, alors qu’en face on ne philosophe pas, on applique la violence avec une férocité méthodique que l’Elysée bénira avec son cynisme habituel.
On peut avoir la violence et ne pas l’utiliser, et l’agiter comme un épouvantail. L’opposition s’est privée de la violence et de sa menace comme ressources politiques indispensables à l’heure actuelle. Elle s’est désarmée avant même d’aller au combat. Tout semble indiquer que l’opposition se contente de la situation actuelle. Elle a enterré Bob Akitani. Elle a organisé des obsèques de première classe aux rapports de la LTDH, d’Amnesty International, de l’ONU. Elle ne veut et ne souhaite aucune épreuve de force avec le pouvoir. Le Togo est un pays pacifique, on vous dit ! C’est parce que le camp d’en face sait qu’il n’y a pas une seule arme dans le camp adverse qui rééquilibrerait les rapports de force qu’il peut se montrer aussi arrogant dans la violence. Surtout qu’ il y a l’impunité au bout de la violence.
Infos Togo : Par le passé, on a toujours parlé de la fragilité du régime de feu Gnassingbé. Pourtant le régime a survécu á toutes les tempêtes politiques si vous permettez le terme. Bien que venu au pouvoir dans des conditions tragiques pour son peuple, lentement mais sûrement Faure se fait accepter par ses pairs africains. Quand on sait que tous les leviers qui soutenaient le père sont encore fonctionnels, ne serait-ce pas une seconde erreur de croire que le pouvoir de Faure est aussi fragile que celui de son père ?
Comi Toulabor Non, je ne partage pas votre analyse selon laquelle on disait que le pouvoir Eyadéma était fragile. On disait plus exactement qu’Eyadéma est un chenapan sans instruction qui finira par jeter l’éponge. C’est différent. Dès son arrivée effective au pouvoir en avril 1967, il avait commencé à asseoir et à renforcer son pouvoir avec l’aide des réseaux Foccart. Il ne faut pas oublier que la constitution était suspendue jusqu’en 1980, de même pour la vie politique et syndicale jusqu’en 1990. Norbert Bokobosso et Emmanuel Bodjollé présenté comme son rival étaient « neutralisés » dès ce mois d’avril 1967 sur des arguments fallacieux. Eyadéma a commencé par épurer autour de lui très tôt, et deux ans plus tard, en 1969, il a crée le parti unique. La mise en place de la dictature a commencé très tôt et l’accident de Sarakawa en janvier 1974 est venu lui donner un coup de fouet extraordinaire. On ne peut dire que le pouvoir était faible.
Quant à la seconde partie de votre question : le pouvoir Faure est fragile. Ayons l’honnêteté de reconnaître cela. Il est peut-être animé de bonnes intentions mais n’a pas les moyens ou ne se donne pas les moyens. On peut souligner plusieurs aspects pour montrer qu’il ne contrôle pas grand-chose : dans l’armée, dans l’économie, mafieuse, dans laquelle il baigne lui-même, les relations exécrables avec son demi-frère Kpatcha, l’abandon de ses parrains comme Chirac et Bongo qui ont d’autres chats à fouetter, etc. Il est assis dans le fauteuil de son père mais avec une fesse et tout peut lui sauter à la figure. Il n’a pas l’expérience politique de son père. Peut-être son conseiller Charles Debbasch et son Premier ministre françafricain Edem Kodjo ainsi que d’autres experts dépêchés autour de lui combleront le fossé.
Une chose est de constater la fragilité du régime Faure, autre chose est de savoir la partie qu’en tire concrètement l’opposition. Apparemment celle-ci est aux abonnés absents. Elle est dans l’incapacité de tirer avantage de la situation. Pour des diverses raisons dont notamment son manque de cohésion interne et son manque volonté réelle de travailler ensemble lié à la lutte sourde que ses membres se livrent. Mais comme vous le dites, malgré sa fragilité, on peut dire que Faure est en train de consolider son pouvoir par défaut de présence de l’opposition. Un fort contingent de la mission Licorne supposé conjurer les dérapages politiques en Côte d’Ivoire après le 30 octobre est stationné à l’aéroport de Lomé. Sa mission, implicite : veiller le pouvoir Faure. Ce qui lui donne un répit d’un an au moins pour conjurer les rumeurs récurrentes de coups d’Etat.
Infos Togo : Depuis près de 15 années de lutte rien n’a souri à l’opposition togolaise. D’autres Togolais et Togolaises désabusés et devenus pessimistes pensent qu’il ne faut plus aller se faire lyncher pour une opposition en panne de stratégie. Intellectuel et chercheur de renom que vous êtes, aviez-vous une stratégie salvatrice pour votre pays le Togo ?
Comi Toulabor Tout d’abord, excusez-moi, je n’aime pas cette étiquette d’intellectuel parce que je ne m’y reconnais pas. Je ne me la revendique pas, je ne l’applique pas. Je la déteste. Chercheur, oui. De renom, je ne sais pas. Je ne crois pas du tout. J’essaie de faire de mon mieux mon travail en évitant que la science ne devienne un marigot où je barboterais confortablement en me réfugiant derrière la langue de bois scientifique. Laissons ces histoires d’étiquette et revenons à votre question. Ai-je « une stratégie salvatrice » pour mon pays. Au risque de vous décevoir, je répondrai sans hésitation : non. En revanche, je crois d’abord fermement que nous pouvons harceler constamment ce pouvoir à travers ses propres faiblesses, et il en compte de nombreuses. Prenons le cas de violations massives des droits de l’Homme. Au-delà de l’émotion qu’elles suscitent à chaque fois, nous n’avons jamais réussi à transformer cette émotion légitime en levier politique, en moyen de lutte. A cet égard, le sort réservé au rapport des Nations unies est assez déplorable. Des communiqués par-ci par-là et c’est à peu près tout. Koffi Yamgnane fait, je crois, le travail qu’il faut faire : traduire les responsables de ces actes de barbarie en justice. Ensuite nous pouvons solliciter d’une voix ferme que les élections soient organisées par des instances internationales et qu’elles contrôlent le processus électoral de l’amont jusqu’en aval, en refusant des pays comme la France et les ACP. Ce qui nous enverrait à notre propre histoire en avril 1958 ! S’il faut que l’histoire se répète, il faut qu’elle tourne dans le bon sens. Par ailleurs, nos leaders attendent les prochaines échéances électorales pour sortir du coin du bois pour nous mobiliser. Pendant ce temps on laisse Faure asseoir son pouvoir de mort pour « trois mandats » avant de passer le pouvoir à son frère Kpatcha qui considère qu’il lui revient de droit depuis qu’Ernest est condamné. Je trouve tout cela franchement déplorable.
Infos Togo : Quand on n’est élu dans les conditions comme Faure, peut-on un jour amener son pays au rang des pays démocratiques?
Comi Toulabor On ne peut pas marcher sur des cadavres, marcher dans des flaques de sang humain pour accéder au pouvoir et venir parler de « démocratie », mot d’ailleurs qui ne fait pas partie du bagage politique du Klan Gnassingbé et de ceux qui sont à son service. Pour ceux-ci, il est plutôt question de conservation du pouvoir et que de démocratie. Dans les années 1990 les manifestants considéraient qu’il ne peut y avoir de démocratie au Togo avec Eyadéma. Ils ne pensaient pas bien dire. Faure ne peut pas instaurer la démocratie au Togo, il n’en a ni les moyens institutionnels, ni les hommes ni la volonté aussi. En tout cas, à ce jour, il ne semble pas avoir pris le chemin. Quand il viendra à la radiotélévision dénoncer les conditions dans lesquelles il est parvenu au pouvoir en tirant toutes conséquences à avoir l’organisation de nouvelles élections, je croirai au démocrate qu’il veut incarner. Je suis encore prêt à croire au démocrate qu’il prétend être s’il jetait en prison les auteurs des exactions meurtrières et des crimes économiques, s’il recomposait son entourage et son équipe gouvernementale, s’il redimensionnait et refondait l’armée, s’il laissait la justice et les institutions travailler en toute indépendance et fonctionner selon les propres logiques pour lesquelles elles ont été créées, s’il changeait son discours qui rompt avec celui de son dinosaure de père, bref s’il nettoyait les écuries d’Augias qu’il a héritées. Alors je pourrai commencer à croire en « Faure le démocrate ». Ce faisant c’est demander à Faure d’accomplir les travaux d’Hercule. C’est lui demander de s’auto-incarcérer à la prison de Kara.
Infos Togo : « …Maintenant c’est la confrontation…une kalachnikov coûte en Afrique de l’ouest 10.000 F CFA » (dixit M. Gilchrist Olympio). Lors de la réunion de son parti l’UFC à Paris le 22 octobre dernier, c’est la non-violence qui était pratiquement le refrain de M. Gilchrist Olympio. Vous qui connaissez l’opposition togolaise, peut-on parler d’une atmosphère de fin de lutte, d’un vieillissement des leaders politiques ou d’un aveu d’impuissance sous le paravent de la non-violence ?
Comi Toulabor Je crois avoir répondu en partie à cette question, mais cela n’enlève rien à sa pertinence. Oui, comment se fait-il qu’« une kalachnikov coûte en Afrique de l’ouest 10.000 F. CFA » (soit un peu moins de 16 euros) et qu’on ne s’en ait pas donné les moyens ? Je sais que les grands yeux et les grandes oreilles de la France veillent sur le Togo, mais quand même. L’intervention du 22 octobre dernier de Gilchrist Olympio correspond beaucoup plus à la philosophie de l’opposition. La non-violence a été et est le discours pérenne où les leaders de l’opposition se rivalisent entre eux. C’est à qui sera le plus non-violent que l’autre. Est-ce pour séduire les Togolais supposés viscéralement, ataviquement pacifiques? Est-ce pour charmer la fameuse « communauté internationale » ? Est-ce une manière de conformer leur discours politique à leur croyance religieuse ? Je ne saurai vous le dire. Nos leaders approchent pour la plupart les 65-70 ans. Il est normal que les lois de la biologie aient raison d’eux. Dans ces conditions, est-ce que la non-violence est un cache-sexe de l’impuissance dans cette tranche d’âge ? Je finis par le croire, mais dans ce cas il faut alors admettre que c’est depuis les années 1990 qu’ils sont impuissants. Cependant je veux encore considérer tout le discursif de l’opposition sur la non-violence comme un grand bluff servant à camoufler le contraire de ce qu’elle a l’habitude de dire. Permettez-moi d’être Thomas le discipline : si je n’ai pas vu avec mes yeux, je ne croirai pas.
Infos-togo : Dans un entretien avec notre confrère Togoforum.com, Edem Kodjo dit de lui et de Zarifou Ayéva du PDR ceci : « Ceux qu’on ne veut pas écouter aujourd’hui, ceux que l’on voue aux gémonies sont ceux qui auront sans doute raison demain ». A t-il eu raison pour n’avoir pas comme Zarifou Ayéva appelé les Togolais à descendre dans la rue se faire massacrer les mains nues lors de la prise du pouvoir de Faure après la mort de son père ?
Comi Toulabor Le fond de votre question signifie que Edem Kodjo et son Zarifou Ayéva savaient qu’appeler à descendre dans la rue serait de livrer de pauvres gens aux massacres. Est-ce que Edem Kodjo savait vraiment? Dans tous les cas rien, absolument rien, ne justifie les massacres qui dépassent largement tous les chiffres officiels annoncés ici et là. Faire plus d’un millier de morts, parce qu’on a appelé à manifester contre la capture de la succession du père par le fils, c’est carrément monstrueux. Ceux qui ont avalisé cela (entre autres Obasanjo et son UA, Tandja et sa CEDEAO, Chirac et sa France, Kofi Annan et son ONU) nous indiquent qu’ils se contrefichent de la vie du Noir, et les dirigeants africains sont les premiers à se contreficher de la vie de leur semblable. Je suis certain que si les militaires togolais avaient tué un seul Français résidant au Togo, Chirac et ses « amis » adopteraient une posture différente. Entre parenthèse pour l’anecdote : en août 1962 il y a eu contre Charles de Gaulle un attentat au Petit-Clamart. Les conjurés de cet attentat dirigé par des membres de l’OAS ont été jugés et condamnés. En mars 1963 le meneur, le colonel Jean Bastien-Thiry, a été fusillé, alors que de Gaulle n’était pas tué. A la même période, Jacques Foccart organisait l’assassinat de Sylvanus Olympio couvert par ce même de Gaulle. Voyez-vous : deux vies, deux poids, deux mesures ! Non, soyons clair : ceux qui ont appelé à manifester ont moins tort (sinon pas de tort du tout, le droit à manifester étant inscrit dans la constitution) que ceux qui leur ont tiré dessus. C’est une affaire d’échelle de responsabilité. Un Etat digne de ce nom ne se comporte pas de la même façon qu’une bande, et il faut dire que nous avons une bande au Togo et non un Etat.
Il ne faut pas brouiller les cartes, car dans notre pays on a cette fâcheuse tendance à culpabiliser les victimes plutôt que les coupables. C’est sur cette inversion des valeurs que le système Eyadéma fut bâti justement : le tueur devient un surhomme qu’il faut applaudir comme le fut Eyadéma lui-même. Le voleur devient un héros qu’il faut couvrir de lauriers comme le fut Eyadéma. Le tortionnaire roule la mécanique puisqu’il se sait impuni comme le fut Eyadéma. Edem Kodjo et son compère Zarifou Ayéva n’ont absolument pas raison dans le contexte politique que nous avons vécu. Je rappelle que vers la fin du règne du tyrannosaure, tous les deux cherchaient déjà à se repositionner dans le système Eyadéma et étaient prêts à aller à la soupe. Non, il faut oublier ces deux sinistres Messieurs et les considérer avec un respect méprisant.
Infos Togo : Quand on regarde un peu la politique d’Edem Kodjo, on n’a l’impression qu’il adore le flou. Avec 7 députés, il s’était fait nommer Premier ministre en 1994. Il paraîtrait que le président nigérian Olusegun Obasanjo lui aurait conseillé de ne pas jouer la carte de l’homme providentiel quand le pouvoir et l’opposition cherchaient un Premier ministre acceptable pour tous : chose vaine. Dans le cas précis d’Edem Kodjo, s’agirait-il d’une haine viscérale contre le peuple togolais, contre ses amis de l’opposition, d’une hantise de la grandeur ou une manière très simple d’aller à la mangeoire ?
Comi Toulabor Le cas Edem Kodjo est assez illustratif de celui de bon nombre d’« intellectuels » africains. J’utilise ce terme à dessein, parce qu’il aime à le revendiquer haut et fort. A moins d’être aveuglé par l’enflure de son ego, il doit se rendre compte le « flou » qu’il « adore » en politique ne lui réussit pas. Voici un homme qui disposait d’un nombre incalculable d’atouts et de ressources politiques qu’il finit par gaspiller à la hussarde, bandé comme la verge d’un âne à vouloir pénétrer le trou du pouvoir Eyadéma à n’importe quelles positions ou conditions. S’il a réussi sa pénétration en violant tout sur son passage, il est trop orgueilleux pour reconnaître que sa verge a pris des coups de couteau qui l’ont sensiblement diminuée. Edem Kodjo est un eunuque politique...
Oui, effectivement dans sa rage, il y a mêlées « une haine viscérale contre le peuple togolais, contre ses amis de l’opposition » et « une hantise de la grandeur ou une manière très simple d’aller à la mangeoire ». Il y a tout cela à la fois. C’est une manière pour lui d’exister et de camoufler son impotence politique. Il faut ajouter aussi que ses conseillers françafricains qui lui ont toujours promis le fauteuil Eyadéma depuis 1990 l’ont à chaque fois roulé dans la farine. Ils ont fini par comprendre que leur poulain ne pourra jamais remporter d’élection au Togo. Edem Kodjo le sait aussi, mais il joue le pauvre dupé qui croit toujours en son étoile de futur président du Togo.
Infos Togo : Avec 117 jours à la primature, c’est le bol de maïs qui est passé de 250 à 1200 F CFA puis vient le ciment qui passe de 3150 le paquet à 3350 F CFA puis l’essence qui passe de 450 à 550 F CFA le litre. Le ménage des Togolais est à plaindre pour sa bourse dérisoire. Tout dernièrement c’est la grogne estudiantine. Comment expliquez-vous qu’un tel gouvernement ne soit inquiété ni par le peuple ni par l’opposition ?
Comi Toulabor Je crois qu’il faut interroger la psychologie collective de notre peuple. Elle est complexe et parfois insaisissable. Il se passe beaucoup de choses révoltantes dans notre pays qui ailleurs emporteraient depuis le pouvoir en place. Les retraités ne touchent pas leur pension, leurs caisses étant siphonnées. Les salariés cumulent de nombreux arriérés de salaire, lequel est très modique au regard de la cherté de la vie. Non seulement des hommes en uniforme rackettent les taximen et les transporteurs sur nos routes mais encore les syndicats dressent des barrages où ils font parfois que les hommes en kaki. Dans les administrations la gangrène de la corruption s’est installée partout. Au port de Lomé sur une voiture d’occasion vendue, « Monsieur-le-vice-président-du-Togo » a droit à sa taxe personnelle qui va directement dans ses poches. Nos routes ne sont pas des routes étoilées elles sont de nids d’autruche. On sort de nos hôpitaux plus malade qu’on y est entré si on n’a pas la chance d’y mourir avant. L’école et l’université sont dans un tel état, je ne vous dis pas. L’employée chez Amina est honteusement exploitée et ne peut faire appel au code du travail pour se protéger. On peut produire une longue liste de ces « choses révoltantes » que notre population a fini par accepter en silence au point de les intégrer comme allant-de-soi. La répression et la peur ont creusé dans nos esprits de profonds sillons où le pouvoir a semé et entretenu le vice. Pendant ce temps, les dirigeants se sont transformés en de gros tubes digestifs branchés sur les richesses nationales. Notre pays marche sur la tête, complètement à l’envers…
Vous n’êtes pas le seul à me poser ce genre de question. Aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, en Belgique, en Grande Bretagne, des amis qui connaissent le Togo sont intrigués que la situation sociale ne fait pas exploser le système politique. Souvenez-vous, dans les années 1980, avec les plans d’ajustement structurel, on a licencié massivement dans les sociétés d’Etat et dans les administrations sans aucune indemnisation. Certains licenciés ont préféré se donner la mort. Non, il y a plein de situations écoeurantes qui pourraient nous pousser à manifester en permanence, quotidiennement, dans la rue. Faute de cela, on se rattrape aux élections pour contester la fraude. C’est probablement une des raisons que nos contestations électorales prennent des tournures aussi démentielles que meurtrières. On attend ainsi tous les cinq ans pour démontrer au pouvoir nos mécontentements, nos frustrations, nos colères. S’il arrive que certaines catégories manifestent, cela ne fait pas tâche d’huile : ce sont des mouvements confinés dans des secteurs spécifiques. Les étudiants sont-ils mécontents ? Ils ne trouveront pas au sein de la population d’autres catégories sociales sur lesquelles s’appuyer pour donner poids et densité à leurs revendications. Il en est de même des journalistes, des retraités, des zémidjans , des femmes, etc. Les catégories sociales n’ont pas de passerelles entre elles qui leur permettraient une mobilisation de masse conséquente. Au-delà des sigles inconsistants dont nous raffolons, il est temps de revoir les organisations de notre société civile pour qu’elles soient crédibles et plus dynamiques.
Infos Togo : On n’a recruté dans la police au Togo. Le constat est que sur les 600 nouveaux policiers, 300 sont kabyè. Finalement le tribalisme profite bien à certaines ethnies que d’autres. N’est-il pas une raison pour laquelle les intellectuels et cadres kabyè n’aient daigné lever le petit doigt quand Atakpamé, Sokodé, Aného et Lomé brûlaient lors des violences post-électorales ?
Comi Toulabor Je n’ai pas cette information que vous me donnez. Recruter 600 nouveaux policiers (il y en a suffisamment assez comme ça je crois ; on a besoin d’enseignants pour nos enfants, de médecins pour soigner nos mères, d’augmentation de salaire, etc. !) dont la moitié kabyè, je ne veux pas croire, c’est une aberration. Mais au Togo toutes les bêtises humaines sont possibles. Si cela est vrai, il correspond à la nature tribaliste et népotiste du régime qu’on a de cesse de dénoncer. C’est dommage que des compatriotes kabyè, alors qu’ils ne tirent aucun intérêt du système, se sentent obligés de le défendre par instinct grégaire. C’est lorsqu’ils en sont victimes dans leur chair qu’ils prennent leur distance. Et encore ! Cependant il y en a des Kabyè qui sont de farouches opposants à ce système abject dès ses origines, et ils en ont souffert. Vous ne pouvez pas imaginer comment le système Eyadéma a « travaillé » nos compatriotes kabyè et nombre d’entre eux se sont laissés prendre : le président est de mon village, je me dois de lui être loyal, même s’il a tué des frères à moi, couché avec ma femme, accaparé indûment des terres de la famille. Nous devons aider nos compatriotes kabyè à sortir du ghetto politique où ils se sont laissés enfermés par facilité, par instinct grégaire.
Infos Togo : Quand il y’a succès de la nation, le patriotisme et le nationalisme n’ont plus de prix au Togo. Quand ce même peuple tranche pour un parti lors d’une élection renaissent subitement les réflexes tribaux de leurs cendres. Comment expliquez-vous ce phénomène et que faire pour remédier á ce drame ?
Comi Toulabor Cela signifie que les réflexes tribaux sont entretenus et encouragés. La manière dont le pouvoir instrumentalise l’identité kabyè est déplorable. Cette instrumentalisation nous conduit à dire en toute logique que les événements traumatiques autour des présidentielles d’avril dernier ne font que corroborer les stéréotypes les plus désobligeants que l’on a sur ce groupe ethnique. Certains irresponsables kabyè tirent gloire et vanité de cela et ne voient pas comment ils desservent de leur ethnie. On nous dit : « Nous avons tué de pauvres innocents parce que nous sommes des guerriers », « Un militaire est fait pour tuer », etc. Quand vous rétorquez ces comportements relèvent de la sauvagerie et de la barbarie, que ces propos sont d’un simplisme sans qualificatifs, on vous taxe de tribaliste, de Gobineau et de je ne sais quoi d’autre sans pourtant dénoncer ces comportements et ces propos…
Si nous admettons que le tribalisme est un produit politique, il n’y a que par la politique qu’il peut être combattu, en considérant toutes les ethnies du pays au même pied d’égalité dans la mise en oeuvre des politiques publiques, s’il y en a, en évitant que le détenteur du pouvoir suprême fasse semblant de privilégier son groupe ethnique dont la majorité finit par le croire qu’elle est effectivement privilégiée, alors que nous sommes en présence de privilèges familiaux. Au niveau sociétal on doit pouvoir sanctionner les propos et les injures tribalistes, on doit pouvoir démontrer l’inconsistance des préjugés et des stéréotypes. Nous avons perdu 40 années avec Eyadéma sur ces plans-là. Il a passé son temps à vouloir régler ses comptes avec Sylvanus Olympio identifié aux Ewe et chercher à incarner on ne sait quelle « revanche des gens du Nord » sur « les gens du Sud ». On ne construit pas une unité nationale avec de tels discours aussi primaires que tensiogènes.
Infos Togo : Toute une génération a été apparemment sacrifiée au Togo. L’exil est la seule formule de survie pour le jeune togolais comme pour plusieurs Africains de la sphère francophone. Dans quelques jours la Françafrique sera à Bamako avec M. Jacques Chirac comme parrain pour parler justement de la jeunesse africaine comme thème. Vu le raz -le- bol des Africains de la politique française sur leur continent peut-on parler d’une amitié injurieuse ?
Comi Toulabor Je partage entièrement votre point de vue sans détour. La France depuis de Gaulle - et bien avant lui- ne peut se dire l’« ami des peuples africains ». La France est plutôt l’« ami » de nos dictateurs. C’est elle qui les maintient à la tête de nos pays depuis les indépendances. Je regrette que nos populations ne soient pas assez organisées pour dire à Chirac leurs quatre vérités accompagnées d’œufs et de tomates pourris. A Bamako, Chirac ne verra que ses amis dans leur grand boubou azur doré qui vont consigner sous le soleil ardent pendant de longues heures nos enfants et nos femmes pour son accueil. Ce n’est pas à Chirac de venir dicter une politique africaine pour la jeunesse. Normalement ce Monsieur n’a même pas à fouler le sol d’un pays africain et encore moins à recevoir l’ovation des populations de chez nous. Les sommets franco-africains sont une honte pour nous autres Africains de base. Je souhaite que le contre-sommet que Survie et d’autres associations de la société civile maliennes et françaises organisent à cette occasion soit suffisamment fort et dynamique pour brider et étouffer le sommet des « roicailles » pour paraphraser le ministre français de l’Intérieur Nicolas Sarkozy parlant de « racailles » des banlieues qui s’embrasent en France.
Infos Togo : Nous vous remercions pour ce long entretien.
Comi Toulabor Oh la la, que c’est long, mais intéressant. Merci à vous aussi.
Interview réalisée par Camus Ali et Ali Tchassanti
Rédacteurs à Infos Togo
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