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Dimanche 29 janvier 2006. II est 22 heures à Berlin, 21 heures à Lomé. Dans un salon de Lomé 2, sont réunis autour des Princes héritiers Faure et Kpatcha, MM. Edem Kodjo, Zarifou Ayeva… respectivement premier Ministre de la Cour, Ministre des affaires étrangères de la cour... ainsi que les fidèles des fidèles, Bodjona Pascal, Pitang Tchalla, ministre, directeur de cabinet et Conseiller du Prince régent Faure Gnassingbe.
Les Éperviers viennent de signer leur troisième débâcle, face à l'Angola, 2 buts contre 3. La rencontre qui devrait voir les représentants togolais sauver l'honneur, s'est achevée elle aussi sur une grosse note de désenchantement, de colère. Les 90 minutes se sont écoulées depuis longtemps, mais tous ont encore les yeux rivés sur l'écran géant installé sur un mur pour suivre les prestations des Éperviers à la CAN et plus tard, au Mondial 2006 en Allemagne. Ils regardent dans le vide. Ils regardent sans voir, sans entendre, comme s'ils attendent un remake, une troisième mis- temps, plus réconfortante, moins traumatisante et plus revigorante, car à leur convenance. De toute manière, le Patron des lieux, sûr du succès des Éperviers cet après midi, leur avait donne rendez- vous pour fêter l’événement. Le match était donc terminé depuis longtemps. Mais comme du temps du père, dont les gestes étaient machinalement interprétés par ces ministres, ce qui les amenait à réagir à ses désirs ou à ses humeurs, tous les collaborateurs étaient restés vissés dans leurs fauteuils. Le Président Faure au centre. Mine renfrognée. Dents serrées. Yeux rouges. Et les points fermes. A peine bouge-t-il. À sa droite, son demi-frère et son contraire. Le pur sang. Le très bouillonnant, nombreux et non racé Kpatcha. II s'étire par intermittences sur Kodjo... Kodjo, le maniaque du savoir vivre ne bronche pas. Kpatcha mange ses dents, pratiquement dans les oreilles du même Kodjo qui ne dit mot. Kpatcha claque ses doigts. Ses yeux brillent de colère, de rage. Malgré la très forte climatisation des lieux, Kpatcha transpire, tel un futur champion des Évalas en attente de sa dernière victime. II se lève, fait des va et vient sans franchir le pas des escaliers de sortie. II se saisit de son téléphone portable. Appelle son frère Rock. «Hallo, qu’avez- vous encore fabriqué aujourd'hui? Vous avez promis battre le Cameroun, c’était presque irréalisable, mais nous y avons cru. Nous avons attendu cette victoire qui n’est pas arrivée parce que, nous l’avons remarqué, les Lions Indomptables étaient vraiment trop forts. Alors, quand même, quand même le peuple que... que nous tenons, et tu sais comment, attendait que vous battiez l 'Angola, pour sauver l'honneur...» À haute voix, il poursuit. Ce qui devrait être au départ un dialogue, s'est pour finir, transforme en monologue à l'emporte pièce «Te souviens- tu qu'en présence de Faure, avant votre départ pour l'Égypte, nous avons décidé que vous devrez r emporter tous vos matches. Alors qu’est-ce qui s’est passé? Et- ce vrai ce que nous a dit le capitaine des Éperviers, je l’ai eu au téléphone. Lui m’a dit que c 'est un complot ourdi par des joueurs opposants qui ont infiltré l 'équipe. Représentés en majorité par les joueurs originaires du Sud, appuyés par certains du centre et quelques renégats du Nord, ce courant réactionnaire et traître à la patrie, a pour but de sabotier la prestation de l'équipe et de faire échouer tous les projets que nous avons commandés à prix d'or par des experts en communication, pour exploiter l'effet de la qualification des Éperviers au Mondial et faire oublier la manière... eh.... dont nous avons confisqué le pouvoir de Papa. Le capitaine Abalo nous a également informé que ce complot a commencé par poindre le jour où nous avons gentiment obligés les joueurs à aller s'incliner sur la tombe de Papa... Je ne comprends pas comment ce geste de reconnaissance et de remerciement à cet homme grâce auquel le Togo a vécu près de 40 ans de paix et s'est enfin qualifié pour une coupe du monde, peut-il susciter autant de frustrations et de polémique... C 'est un complot des gens du Sud...».
Le silence imposé par la déroute des Éperviers est pesant. Seul pouvait on entendre le moindre bruit de battement de cœur des participants à ce qui finalement s'apparente à une soirée funèbre. Les vociférations de Kpatcha, devenaient insupportables. Mais personne, personne, ni le Prince régent Faure, ni son premier Ministre, se savent incapables de demander au vice Président, celui qui se glorifie de n'avoir sacrifié que quelques centaines de Togolais opposés à leur dictature héréditaire pour installer Faure. Personne n'ose lui demander d'abréger son insensée conversation ou d'aller la poursuivre dans une autre pièce. Puis, le volumineux fils de son père continue. «Alors Rock, tu m'écoutes, ce n’est pas pour rien que tu es à la tête de la fédération. Ce poste te permet également de manger… Tu es un officier. Tu dois débusquer tous les traîtres avérés ou embusques dans cette équipe... Ce n'est pas le travail de l'entraîneur. D'ailleurs, lui n'est pas Togolais... Nous réglerons le compte de ces traîtres les prochains jours. Vous avez jeté tous nos projets à l’eau. Normalement, si vous aviez gagné ce dernier match, Faure devrait lire ce soir à la télévision, un discours sur la réconciliation. On allait encore les tromper, les endormir... La France est d'accord avec ce document, tu le sais ...» (Kodjo et Zarifou et les autres ministres ouvrent la bouche. Ils n'avaient jamais entendu parle d'un tel document ni d’un discours télévisé de leur employeur. Pitang et Bodjona acquiescent. Ils remuent la tête. Eux ont même participé à la rédaction de la dite intervention). Ainsi va le Togo.
Imperturbable, le légitime héritier de défunt dictateur poursuit, «Si vous n’êtes pas capables de bien vous comporter devant les meilleures équipes du continent, que feriez- vous devant les plus performantes du monde? ...Bon, allez, je te laisse»Lâche l'omniprésent héritier. L'ambiance est lourde. Personne ne parle à personne. Les bouteilles de Champagne à l'effigie d'Eyadema qui devaient pétiller à l'occasion de cette première victoire contre l'Angola sont toujours dans les frigidaires. Les couverts dressés sur la longue table de réception n'ont pas été bougés. Les ordonnances et les serviteurs civils de la cour restent figés, en attente d'un ordre qui ne viendra pas. Aujourd'hui du moins.
Trois sorties, trois défaites. Deux buts à zéros contre les modestes mais déterminés Congolais, deux buts à zéros face aux survoltés Lions Indomptables et trois buts contre deux devant les tout aussi limités Angolais, tous deux représentants de l'Afrique à la prochaine coupe du monde. II ne vaut pas la peine de vous rappeler les dates de ces révélatrices débâcles qui ramènent tout le monde sur terre. Plus que de défaites sportives, footballistiques, les usurpateurs du pouvoir togolais l’ont bien compris, et Kpatcha l'a bien exprimé, même s’il ne l’a pas dit de façon explicite. C’est bien la défaite du Clan, une défaite politique.
La prestation des Éperviers devait être l'opium qui allait endormir le peuple, créer le consensus, nous faire accepter le fait accompli, l'inacceptable, renoncer à notre détermination à lutter contre l'impunité et pour la liberté. À l'épreuve des réalités, à un niveau non encore insurmontable, c'est-à-dire à la CAN, au Caire, l'avant-goût nous en est donné. La gestion de ces mêmes Éperviers par lesquels le Clan Gnassingbe jurait d'opérer des miracles, s'est révélée être un casse-tête. Un chaos. A tel point qu'on est amené à se demander si la qualification au mondial n'était pas plus le fruit d'un accident que le résultat d'un travail planifié.
Faire sauter le fusible que constitue l'entraîneur, Stephan Ketshi ne résoudra pas le problème. II est profond, complexe. L'équipe, le staff technique et administratif sont gangrenés, à l'image du pays. Pour exemple, nous citerons l'ambiance empoisonnée dans laquelle Rock a enfermé la FTF ou en tant que président imposé, il décide seul, agit seul, au point d'empêcher ses membres clés tel que le trésorier général élu, M. Tino Edoe Messan Adjété, d'exercer ses fonctions (cf. Lettre de ce dernier dans Forum de la Semaine du 12 janvier 2006). À l'image du pays, les héritiers se sont accaparés de la vie des Éperviers... Lentement mais sûrement, ils les conduisent à la déroute, vers une auto -flagellation, à la fois par méprise que par orgueil. Certes, Rock et ses méthodes peut orthodoxes ont tout de même, par miracle eu le mérite d'avoir qualifié l'équipe. À présent que l’homme et ses méthodes se révèlent être dépassés, contre productifs, et démobilisateurs, il ne reste qu'une chose, partir. Or, les Gnassingbe ne savent pas partir même quand rien ne va plus. Les exemples sont légions. Le pire risque donc d'arriver. Que les Togolais s'y préparent.
Car, si on n'y prend garde, le monopole de la gestion des Éperviers par le trio héritier, conjugué à l'atmosphère délétère entretenue entre les joueurs et aux excitations de la pléiade d'associations de supporters aveuglés qui poussent çà et là dans la diaspora, ne sauront éviter une humiliation programmée des Éperviers au Mondial.
Allemagne, 3 février 2006
Bassirou Ayéva (Fiction et réalités)
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