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Une Analyse de Didier koffi Noudoda
Beaucoup de Togolais se posent des questions sur le nième dialogue national en préparation, dialogue qui devrait déboucher, nous dit-on, sur une « grande réconciliation nationale ». Nous ne pouvons qu’être inquiets ou du moins sceptiques du fait même des ambiguïtés que recouvrent de tels processus au Togo.
D’abord qu’on ne se leurre pas. L’empressement tardif et l’interférence significative et directe de la fameuse communauté internationale ne répondent nullement à une question morale. Au contraire, il correspond à des absences, des non-dits notoires, à des complicités passives et actives de cette même communauté qui, aujourd’hui, redouble apparemment de zèle juste pour recouvrir des choix et des indifférences décidés depuis plusieurs années au Togo et surtout avant, pendant et après l’intronisation du « prince » à la suite du décès du « roi ». Aujourd’hui comme par miracle, tout le monde se rend finalement compte que sur tous les plans et surtout en matière de respect des droits de l’Homme, c’est toujours le statut quo et non le déblocage tant souhaité. Cela fausse apparemment les calculs des uns et les ambitions des autres. L’on s’empresse alors aujourd’hui de convier la classe politique à un dialogue national de réconciliation dont les contours, l’ordre du jour et les objectifs demeurent, comme d’habitude, très flous…
Assistons-nous une fois de plus à une opération cosmétique, à savoir une tentative de gagner du temps et d’améliorer l’image du régime en place en imposant une vision unilatérale pour clore l’épineux et épais dossier de graves atteintes aux droits humains? L’on est en droit d’être inquiet, de poser et se poser des questions sur l’ouverture du pouvoir lui-même, à savoir sa bonne volonté, sa sincérité et sa capacité de dialogue véritable compte tenu des douloureuses expériences du passé. L’accumulation de tant de mauvaise fois du régime en place, de tant d’hypocrisie de la communauté internationale et aussi l’accumulation de tant de naïveté doublée de maladresses et de calculs malsains et regrettables d’une certaine opposition nous imposent une prudence, une grande prudence.
Oui, le peuple togolais est pour le dialogue; oui, il est prêt à pardonner; oui, il est pour la réconciliation à condition que cela se fasse sur des bases saines, solides et transparentes. On doit absolument associer, comme cela se fait un peu partout, la Justice à la Réconciliation car l’une ne marche sans l’autre. Nul ne peut passer en pertes et profits les énormes et monstrueuses violations des droits humains et rêver à une possible réconciliation au Togo. Personne ne doit prendre le risque de le faire car ce serait piler dans l’eau et suicidaire à long terme. Ce serait aller vers la consécration des mêmes personnes et des mêmes responsabilités dans une logique dangereuse qui non seulement ne nous éloigne pas des errances d’hier mais risque de déboucher sur les mêmes violations des droits de l’Homme, les mêmes spoliations, les mêmes dénis de liberté et de justice, les mêmes dénis de démocratie. On ne le dira jamais assez, l’impunité est un frein majeur au pardon et à la réconciliation. Sans une lutte réelle et effective contre l’impunité, les cœurs ne cesseront de saigner, les plaies et blessures auront du mal à cicatriser complètement et du coup, la réconciliation demeurera impossible à atteindre.
Seule une justice bien administrée sur la base de la vérité des faits saura effectivement ouvrir la voie à une réconciliation nationale durable propice à la paix, condition essentielle pour reconstruire et envisager le développement. En d’autres termes, cet impératif de la promotion de la justice et par voie de conséquence de la réconciliation doit constituer l’essentiel d’un quelconque dialogue national. Si l’on arrive à faire rien que ça, ce serait déjà un grand pas vers la modernité au Togo. Car, aller vers cette modernité, c’est faire en sorte que les victimes et leurs familles regagnent confiance en la justice de leur pays. Ainsi, pour les familles de disparus ou d’assassinés, les torturés, les victimes de jugements inéquitables, ne pas craindre de (re)saisir la justice pour connaître le sort des leurs et identifier les responsables de ces crimes serait un premier pas vers la guérison. Libre à elles, une fois justice rendue, de pardonner...et elles sauront le faire… Faire « entrer le Togo dans la modernité », c’est garantir aux générations présentes et futures le « plus jamais ça ». C’est développer au sein de la population la culture des droits de l’homme pour que le citoyen soit au fait de ses droits et n’ait pas à trembler devant l’uniforme et pour que le militaire, le policier ou le gendarme, quelle que soit sa position hiérarchique, sache le risque qu’il court s’il lui venait par malheur l’idée de violer ces droits. « Entrer dans la modernité », c’est renvoyer l’armée aux casernes, en faire une institution de défense du territoire et non pas une « milice » de défense des privilèges et de répression au profit d’un clan. « Entrer dans la modernité », c’est faire en sorte que la valeur de l’homme se mesure à l’aune non pas de son pouvoir de nuisance comme c’est toujours le cas chez nous, mais de sa capacité à améliorer la société.
Pour une fois, ayons à cœur les intérêts du peuple et arrêtons d’hypothéquer l’avenir de toute une nation en posant ici et maintenant des actes qui devront enfin faciliter la rencontre entre notre mémoire collective et le sens de l’histoire. La « populace », le Togo de la débrouille et de la survie, la majorité silencieuse toujours infantilisée et abandonnée à elle-même attend…
Winnipeg, Canada, le 5 février 2006
Didier Noudoda
Membre des Coordinations Nationales du M05 et de l’ATLMC
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